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Témoignage de Sandra BRUN (D2-1998), Cofondatrice de El Tacot

Peux-tu te présenter, ainsi que ton parcours, en quelques mots ?

Adolescente, j’ai voulu devenir enseignante. C’est pour ça que je me suis logiquement dirigée vers l’École normale supérieure, que j’ai intégrée en 1998 au département éco-gestion (D2). À l’époque existaient des stages pédagogiques obligatoires en deuxième année. L’idée était de trouver une formation, un lycée ou un BTS, où l’on effectuait deux heures de remplacement par semaine. Cela nous permettait de nous mettre en condition réelle et de réfléchir à notre avenir, en particulier quant au choix de passer ou non l’agrégation.

Lorsque j’ai effectué ce stage, je me suis rendu compte que l’idée que je me faisais de l’enseignement était assez différente de la réalité : beaucoup de patience et de pédagogie sont nécessaires, même au niveau BTS. A 22 ans je ne me sentais pas assez mûre ni sure de moi pour motiver ces élèves, les tirer vers le haut. J’ai quand même décidé de passer l’agrégation, pour me laisser le temps de la réflexion et aller au bout des enseignements proposés par l’ENS.

Qu’as-tu fait après l’agrégation ?

L’agrégation en poche, j’ai effectué un stage en entreprise d’un an, à la faveur d’un congé pour convenance personnelle. Ce qui devait être un stage étudiant classique chez Air liquide est en fait devenu mon principal emploi. Je suis restée 12 ans, en commençant au sein des ressources humaines, alternativement comme chef de projet et responsable opérationnelle : projets de recrutement international, projet de transmission des savoirs faire entre générations, gestion RH d’un groupe de PME high tech rattaché à Air Liquide. Par la suite, j’ai eu envie d’aller plus loin dans la vie économique de l’entreprise en devenant commerciale. Je souhaitais développer une véritable expérience pratique, rencontrer fournisseurs et clients, voir comment vivait un business, etc.. Cela m’a donné des idées et quatre ans plus tard j’ai décidé de monter El Tacot.

Tu as donc décidé de démissionner de l’éducation nationale. Comment cela s’est-il passé ?

J’ai démissionné à la fin de mon année de congé, en 2002. Ce que je peux dire, c’est que la communauté des normaliens auxquels j’appartenais m’a fait sentir que mon choix n’était pas anodin. C’était assez mal vu, tant des professeurs que des élèves. Certains craignaient que je ne m’ennuie rapidement dans le monde de l’entreprise, a priori moins porté sur les questions d’ordre purement intellectuel, d’autres le vivaient un peu comme un désaveu. Mais la vie n’est pas linéaire ! On change énormément d’envies, de capacités, de perspectives entre 20 et 30 ans et c’est important, quelle que soit la voie initialement empruntée, de toujours se demander « où serai je le plus heureux ?/ la plus heureuse ? ».

Quel est exactement ton statut actuel ?

Je n’ai pas démissionné d’Air liquide. En fait je bénéficie d’un statut créé il y a quelques années, le congé pour création d’entreprise. Le principe est que je quitte temporairement mon emploi, pour une durée maximum de deux ans, pour créer mon entreprise. J’ai deux ans pour revenir dans mon entreprise, et celle-ci à l’obligation de m’accepter à un poste équivalent à celui que j’ai quitté. Bien évidemment, je ne touche plus de salaire, de même que je ne perçois pas d’allocation chômage.

C’est un statut qui me convient très bien et que je trouve avantageux pour les deux parties. Il permet pour le salarié de prendre un risque de carrière sans tout mettre en jeu, et dans le cas d’un retour dans l’entreprise initiale, celle-ci bénéficie des nouvelles compétences acquises au cours du procesus de création d’entreprise.

À quel moment t’es tu dis que tu voulais tenter l’aventure entrepreneuriale ?

Cela fait déjà quelques années. En effet, Air liquide est une entreprise qui permet assez facilement le changement professionnel ; ceci explique que j’ai pu exercer en seulement quelques années chez eux trois métiers très différents. Ces changements fréquents ont entraîné une certaine mobilité intellectuelle, ainsi qu’une faculté d’adaptation à de nouvelles situations.

Pour ce qui est de monter spécifiquement El Tacot, cela répondait à un gout personnel pour le monde de la cuisine et de la gastronomie, à la volonté de trouver un business qui soit rapidement opérationnel, et à une rencontre avec 3 futurs associés très en phase sur le projet.

As-tu eu certaines appréhensions avant de te lancer ?

Il est clair que je n’aurais jamais fait ce choix à 25 ans. Ce changement s’est opéré dans ma tête pendant 10 ans, encore une fois grâce à la mobilité au sein même de mon entreprise. C’est grâce à tout ce parcours que j’en suis là aujourd’hui. On dit souvent que les jeunes sont plus aptes et enclins à prendre des risques ; ce n’est pas toujours vrai. Certains développent ce goût très tôt, ce n’était pas mon cas. Passer par un poste de commerciale m’a clairement aidée à prendre confiance en moi, en ma capacité à fonctionner dans un environnement inconnu et à rebondir au fil des situations rencontrées. Et puis, savoir vendre, c’est en toute chose le nerf de la guerre !

Pourquoi précisément un Food truck ?

C’est un rêve personnel. Je suis à l’origine passionnée par la cuisine à la fois par le côté créatif de la chose et à la fois par les échanges qu’elle permet avec les gens. Monter un restaurant c’est une grosse opération financière, avec beaucoup de personnel et le risque d’être presque constamment dans sa cuisine ou dans son bureau, sans jamais voir les clients. Avec le Food truck c’est très différent. Certains jours, je suis en cuisine pour l’élaboration de la nouvelle carte ou pour aider mon cuisinier, d’autres jours à la rencontre des clients via le camion ou via des actions de démarchage commercial. Je peux toucher à tout.

Tu dis que c’est un travail complet. C’est-à-dire ?

Il y a évidemment l’aspect créatif lié à la cuisine elle-même mais aussi à la communication envers nos clients, notamment digitale. Les clients demandent en permanence de la nouveauté, des contenus, des partenariats et événements originaux.

Il y a ensuite la gestion de l’ensemble de l’entreprise : approvisionnements, gestion du personnel (j’ai un salarié temps plein et souvent des « extras », suivi comptable, élaboration du plan d’hygiène et de sécurité sanitaire propres à ce métier.

Enfin il y relation avec les clients, qui peuvent être des particuliers -consommateurs finaux- ou des institutions organisatrices d’événements. L’enjeu est là de se faire connaitre et de fidéliser dans un marché émergent, très concurrentiel, avec beaucoup de règles et de standards encore flous (comment rassurer les clients sur l’hygiène en restauration ambulante ? comment se différencier ? comment défendre son niveau de prix face à la multiplication de l’offre ? comment créer des partenariats de long terme ? etc.).

Es-tu seule créatrice dans cette entreprise ?

Non, heureusement !

Nous sommes quatre associés, avec un accord de base : chacun devait être apporteur de capitaux et de compétences en phase de création, puis une fois le camion opérationnel les autres associés restent « consultants », et pour ma part je gère l’entreprise. L’implication de mes associés, leur envie de discuter ensemble des orientations à prendre, de rester présents dans l’entreprise malgré leurs vies professionnelles respectives est une source de richesse essentielle et une vraie motivation pour moi dans ce projet.

Nous avons investi à peu près la même somme, mais je suis légèrement majoritaire pour des raisons de simplicité administrative.

Parviens-tu déjà à vivre ton activité ?

Non pas encore. Nous avons commencé les ventes début juin 2013. À l’origine je pensais que nous serions rentables environ six mois après la création. Mais ce marché, totalement nouveau, est en définition permanente ! Il y un fossé entre les conditions actuelles et celles qui prévalaient pour les premiers food trucks lorsque j’ai élaboré mon business plan (forte concurrence, renchérissement du tarif des emplacements, réticences des pouvoir publics, etc). Le business plan reste néanmoins essentiel : c’est une bonne référence de prise de décision en environnement flou et de gestion des priorités.

Quelle est ta zone de chalandise ?

Nous sommes présents dans toute l’Île-de-France Ouest ; c’est-à-dire tout l’axe Roissy – Orly – Ouest. Il est en revanche très difficile d’essayer d’estimer le nombre de clients potentiels. Cela change tout le temps, en fonction d’un très grand nombre de facteurs.

Quand tu fais le bilan de tout ton parcours jusqu’à aujourd’hui, que retires-tu de ton passage à l’École normale supérieure ? Avais-tu l’impression, en y étant, que l’école pourrait t’aider dans une carrière privée ?

Pas du tout ! Quand j’étais à Normale Sup’, j’ai eu des moments très difficiles. J’avais vraiment l’impression qu’on accumulait énormément de connaissances, mais je me rendais moins compte de ce que cela nous apportait en termes de méthodologie. J’avais l’impression d’être davantage dans la restitution que dans la réflexion. Comme c’était orienté vers la recherche et l’enseignement, j’avais l’impression qu’il y avait peu d’applications pratiques.

Aujourd’hui, avec le recul, je crois que je n’ai pas la même rigueur que les autres. Je suis beaucoup plus exigeante sur la précision de ce que je fais, la qualité du résultat, la capacité à synthétiser et à cerner l’essentiel d’une situation. En termes de compétences opérationnelles, c’est ma carrière en entreprise qui m’a principalement aidée. En revanche dans l’analyse des situations et la capacité à être pertinente cela m’a beaucoup aidée.

Y a-t-il des compétences / des outils que tu as appris qui te resservent aujourd’hui ?

Oui bien sûr: le contrôle de gestion et la création d’indicateurs, les notions de vente et d’analyse de marché, les bases de comptabilité, l’histoire des organisations – de leurs succès et échecs, etc. Cela me permet d’avoir une vue globale sur chaque aspect de la vie de mon entreprise. Je ne suis pas spécialiste en tout, mais je sais repérer si la direction est la bonne.

Est-ce que le fait d’être normalienne t’a aidée dans ta vie professionnelle ?

Il est clair qu’au départ on m’a fait plus facilement confiance qu’à d’autres. En revanche rapidement il est important de faire ses preuves. La réalité doit rattraper la réputation. L’École normale supérieure véhicule une image de sérieux et de rigueur, qui facilite l’octroi des premiers stages et emplois. Nous avons la réputation d’approfondir les sujets. Nous ne sommes pas forcément les meilleurs en politique pour nous vendre, mais nos compétences sont reconnues et recherchées.

Tu disais tout à l’heure que ceux qui t’ont déconseillé de démissionner de l’École normale supérieure et de la fonction publique craignaient que tu ne t’ennuies au sein du monde de l’entreprise. Est-ce le cas ?

Bien sûr, tout dépend de l’entreprise, du poste, etc. Dans toutes les entreprises, certaines tâches extrêmement répétitives deviennent rapidement lassantes. Mais d’une part j’observe que ceci est vrai quel que soit le métier, y compris dans la recherche. Je ne crois pas que les chercheurs prennent un grand plaisir à remplir toutes les formalités administratives auxquelles ils sont soumis. D’autre part, le monde de l’entreprise peut être extrêmement enrichissant, motivant et intellectuellement stimulant.

Pourquoi participer à Normaliens Autrement ?

Je travaille beaucoup en réseau. Le partage d’expérience a toujours été important pour moi. Je tiens toujours à rappeler aux jeunes qui viennent assister à nos réunions que le bonheur n’a rien à voir avec l’élitisme. Je comprends tout à fait que l’on puisse s’épanouir dans la pure abstraction. Mais ce n’était pas mon cas, et je pense qu’il est important de dire que le monde de l’entreprise, même s’il ne peut convenir à tout le monde, peut être extrêmement créatif et bénéfique pour le développement personnel.

Pour terminer, que dirais-tu à ceux qui ont envie de créer leur entreprise ?

Créer une entreprise, c’est souvent mettre toute sa vie dedans : ses fonds, son cœur et son temps. Il est important de créer une entreprise sur un sujet qui vous passionne. Étant donné l’investissement personnel, je pense que c’est une mauvaise idée de créer une entreprise pour créer une entreprise. Pour le reste, chacun choisit ses propres buts. Le mien était de réaliser un défi personnel, d’autres veulent gagner rapidement de l’argent, d’autres changer le monde…

Par ailleurs je pense qu’il est absolument nécessaire, dès le début, de se laisser du temps pour continuer de fréquenter les réseaux professionnels. Parlez de votre idée au maximum, écoutez les conseils des uns et des autres. Au début on a le réflexe de toujours vouloir rationaliser au maximum son temps, alors qu’il faut absolument lâcher prise et se donner des respirations.

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